GRANDE ENQUETE
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L'excision, angle mort du féminisme français
Des milliers de femmes excisées vivent aujourd'hui en France. Malgré la gravité de cette violence, le sujet reste quasi absent dans le débat féministe. Un mutisme qui ne contribue pas à la prévention, la reconnaissance et la prise en charge des victimes.

© Photos - Louise Oligny pour la Maison des Femmes
« L'excision est un sujet très sensible, parce qu'il est instrumentalisé par des gens qui veulent faire passer les communautés africaines pour des communautés oppressives ». Rokhaya Diallo, journaliste française, dans BET Talk, BET.
En France, 139 000 femmes vivent actuellement avec les séquelles de l'excision, pratiquée dans les cultures d'Afrique subsaharienne comme un rite de passage, sans lien avec la religion. Et pourtant, dans de nombreux espaces féministes, le sujet reste absent, esquivé, réduit au silence ce qui retarde la prévention, la reconnaissance et la prise en charge des victimes.
Dans une réunion d'association féministe locale, très engagée contre les violences sexistes, on égrène les violences conjugales, les féminicides, les violences au travail, les violences psychologiques, les viols, les agressions… mais aucune mention des mutilations génitales féminines. Même dans un lieu pensé pour lutter « contre toutes les violences », l'excision disparaît.
Le sujet révèle une fracture nette du féminisme français. D'un côté, les universalistes, héritières de Beauvoir et Halimi, affirment que les droits des femmes sont universels. Pour elles, l'excision n'a rien d'une « pratique culturelle ». C'est une violence, comme le viol ou les coups.
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Mais la frontière est fragile. « Le risque de stigmatiser les populations migrantes ou d'alimenter les discours xénophobes pèse lourd », rappelle Carine Pezerat, déléguée départementale aux droits des femmes et à l'égalité. Cette prudence traverse plusieurs collectifs, comme Osez le féminisme ! ou Nous Toutes. « Aborder l'excision dans l'espace public français implique une série de responsabilités. Il faut éviter les généralisations, ne pas nourrir des discours xénophobes, tenir compte de trajectoires migratoires, de coutumes, de communautés déjà stigmatisées », se justifie Yelena Mandengué, responsable du pôle média chez "Nous Toutes !". Visiblement embarrassée, elle ajoute, "ce n'est pas un sujet simple, et nous préférons éviter de le traiter si nous ne sommes pas sûres d'apporter une parole juste ».
Du côté des féministes décoloniales, Rokhaya Diallo et Françoise Vergès en tête, repensent le féminisme depuis les expériences racisées, c'est pourquoi elles privilégient la parole des concernées et dénoncent le regard occidental porté sur leurs corps. Elles préfèrent parfois le non-dit, « pour ne pas nourrir les clichés sur "l'Afrique mutilée" ou "l'islam oppresseur" », regrette Carine Pezerat.

Dessin presse généré par IA, outils NanoBanana.
Prompt : « Dessin de presse montrant une table ronde de militantes féministes françaises d'origines variées, représentées de façon caricaturale mais respectueuse. Au centre, un micro éteint posé sur un dossier "Excision" que personne n'ose activer. La militante sahélienne tend la main vers le micro, retenue doucement par une autre ; une participante feuillette des tracts où la page "Excision" est repliée ; une autre détourne le regard, gênée. L'ambiance exprime un malaise collectif, avec une pancarte "Féminisme français" partiellement recouverte par un autocollant "Sujet sensible". Style : caricature politique sobre, satirique, sans violence graphique ».
« Notre parole a déjà été reprise par Eric Zemmour »
Mais pourquoi ce mutisme « pesant » face à l'excision ? « En France, parler d'excision reste un acte courageux ». Anita Traoré, fondatrice de l'association Chance et Protection pour Toutes, née en Guinée, et excisée, fait partie de ces femmes qui ont choisi de « transformer leur douleur en combat ». Pour elle, le tabou reste tenace. « Beaucoup pensent que ça se passe ailleurs, en Afrique ou au Moyen-Orient, les français ne se sentent donc pas concernés. Mais des femmes excisées vivent ici, en France, et certaines petites filles sont encore menacées pendant les vacances ».
Sur le terrain, elle dit encore sentir une forme d'aveuglement collectif. Lors des journées du 25 novembre, consacrées aux violences faites aux femmes, « toutes les formes de violences étaient évoquées, sauf les mutilations sexuelles féminines », se souvient-elle. Il a fallu, « imposer le sujet », pour qu'il soit enfin entendu.
Cette absence de parole tient d'abord à la peur du malentendu. Plusieurs militantes redoutent d'alimenter des discours racistes ou d'être récupérées par l'extrême droite, qui instrumentalise parfois la cause pour servir un agenda identitaire. Marine Le Pen ou Marion Maréchal, par exemple, n'hésitent pas à s'emparer du sujet pour opposer une supposée « civilisation protectrice des femmes » à des « cultures arriérées ». Il est brandi comme une arme politique.
« Notre parole a déjà été reprise, par Eric Zemmour » admet Anita Traoré. « Mais ce n'est pas parce que certains politiciens s'en servent qu'il faut se taire ». Pour elle, se taire, c'est laisser le champ libre aux récupérations politiques et à la banalisation d'une violence « bien réelle ».
Autre frein : le manque de données. « Il n'existe aucune statistique officielle sur les mutilations génitales féminines en France », regrette Valérie Boyer, sénatrice et ancienne députée. Malgré plusieurs propositions de loi, « aucun dispositif n'a encore été mis en place ». Sans chiffres, pas de visibilité. Sans visibilité, pas d'action.
L'élue dénonce également l'absence de suivi médical systématique. « Les petites filles ne sont pas examinées. Si l'on ne repère pas les victimes, on ne peut pas sanctionner les responsables », insiste-t-elle. Pour Valérie Boyer, la prévention doit être aussi stricte que pour les violences domestiques : « Les médecins ont l'obligation de signaler, mais rien n'est organisé pour le faire. Tout repose sur la bonne volonté ». Mais au-delà des failles du système, ce sont surtout les voix des femmes excisées qui témoignent de la violence subie, et les exemples ne manquent pas.
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© Photos - Louise Oligny pour la Maison des Femmes
« Chaque fois que j'ai un rapport avec un homme, j'ai l'impression d'être violée »
Anita Traoré avait huit ans quand on l'a excisée. « J'ai entendu le cri de mes sœurs avant que vienne mon tour. On m'a demandé d'enlever mes vêtements, puis deux femmes ont tenu mes bras et mes jambes. Une autre a coupé ». Elle s'évanouit. À son réveil, des chants, des danses, comme pour masquer la douleur.
Des années plus tard, le souvenir reste intact. « On nous apprend à ne pas en parler, à considérer cela comme une tradition », explique-t-elle. « Beaucoup n'osent pas consulter, ni même évoquer leur passé. Certaines découvrent seulement à l'âge adulte que ce qu'elles ont subi est interdit par la loi ».
Autre exemple édifiant, Aminata, elle, avait huit ans et demi lorsque sa famille a organisé la cérémonie. Quinze fillettes, toutes cousines, rassemblées dans un petit village de Côte d'Ivoire. « On nous disait que c'était une fête, un passage obligé pour devenir des femmes respectables », raconte-t-elle d'une voix calme. La veille, on les enferme dans une maison. Le lendemain, à l'aube, les tantes viennent les chercher. Direction la forêt. « On nous a alignées, les plus jeunes derrière. On entendait des cris, mais on savait qu'on n'avait pas le choix. C'était la tradition ».
Elle ne connaissait pas son exciseuse. « C'était une vieille femme, venue d'un autre village. On l'avait payée pour ça ». À cet instant, Aminata ne comprend pas ce qu'on lui fait. Le geste est rapide, brutal. « Je me rappelle seulement de la douleur. Et après, plus rien ». Pendant plusieurs semaines, les fillettes restent isolées, « soignées » à l'aide de remèdes traditionnels, sans médecin. Puis vient la cérémonie de sortie : chants, tambours, trophées de pudeur brandis avec fierté. « Les pères invitaient leurs amis, c'était un symbole d'honneur », se souvient-elle.

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Mais derrière cette fierté, il y a les séquelles. « Je traîne encore les douleurs, physiques et psychologiques », confie Aminata. Les rapports sexuels sont une épreuve. « J'ai l'impression d'être violée. Je ne sais pas ce que c'est que le plaisir. Chaque fois qu'un homme m'approche, je ressens de la peur, de la honte ». Sa voix se brise. « On nous disait que l'excision rendait la femme vertueuse, pudique. En réalité, elle détruit ».
Son quotidien reste marqué par le traumatisme. La cicatrice qu'elle évite de toucher, la peur des examens médicaux, la culpabilité, transmise de génération en génération. « Chez nous, on ne parle pas de ça. Si tu dis que tu souffres, on dit que tu es possédée, ou que tu veux tenter les exciseuses ». Lorsqu'elle était adolescente, elle a vu sa petite sœur mourir à la suite d'une hémorragie, quelques jours après son excision. « J'avais supplié mon père d'épargner ma petite sœur, d'arrêter, de ne pas le faire. Mais pour lui, c'était la tradition, et j'étais une rebelle. Je ne lui ai jamais pardonné ».
C'est pour protéger sa propre fille qu'Aminata a tout quitté. Elle est arrivée en France il y a deux ans. Ici, pour la première fois, elle parle. « À la Maison des femmes d'Orléans, j'ai trouvé une écoute. Il y a des groupes de parole, un suivi psychologique. J'ai compris que je n'étais pas seule ». Elle suit aujourd'hui un accompagnement au long cours, et envisage une chirurgie réparatrice du clitoris. « Je sais que je ne retrouverai pas ce qu'on m'a pris, mais j'ai envie d'essayer ».
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Le long chemin vers la parole
Depuis quelques années, certaines voix, pourtant, refusent de se taire. Elles viennent du terrain, de la médecine, du droit. Et toutes portent le même cri : il faut nommer, sensibiliser, soigner.

© Photos - Louise Oligny pour la Maison des Femmes
L'avocate Linda Weil-Curiel, figure de pionnière, a provoqué les premiers procès d'excision en France dans les années 1980. « À l'époque, on me disait que ce n'était pas notre culture, que cela relevait du folklore. Il a fallu batailler pour que la justice reconnaisse une mutilation sexuelle comme un crime », se souvient-elle. Depuis, elle a défendu des dizaines de jeunes femmes, souvent déchirées entre la loyauté familiale et la peur de parler. L'avocate résume le dilemme,« Elles disaient : « Je ne veux pas que ma mère aille en prison, je veux juste que ma petite sœur soit épargnée ».
Pour Linda Weil-Curiel, la parole judiciaire est essentielle. Tant qu'il n'y a pas de procès, il n'y a pas de reconnaissance. « Et sans reconnaissance, le silence gagne toujours ». Elle dénonce aussi le désengagement des pouvoirs publics. « Les plaintes sont rares, les enquêtes difficiles, et la prévention quasi inexistante. Pourtant, la loi est claire : c'est un crime puni de quinze ans de prison et de 150 000 euros d'amende ».
Des pionnières, on en trouve aussi dans le corps médical. Le Dr Sylvie Abraham, chirurgienne réparatrice, voit passer chaque semaine des femmes excisées venues « retrouver une partie d'elles-mêmes ». « Certaines découvrent leur mutilation à la suite d'un accouchement ou d'un simple examen gynécologique. D'autres ont vécu toute leur vie sans savoir qu'on leur avait coupé le clitoris », explique-t-elle. Dans son cabinet, la reconstruction physique va de pair avec une reconstruction identitaire. « Ce n'est pas seulement un geste chirurgical. C'est une manière de rendre leur corps à des femmes à qui on l'a volé ».
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Principal regret pour la chirurgienne, le manque de formation dans les hôpitaux. « Beaucoup de médecins ne savent pas reconnaître une excision ou n'osent pas poser de questions, par peur de stigmatiser ».
À Orléans, Déborah Luciani, qui coordonne les campagnes de prévention au CHU, tente justement de briser cette omerta médicale. « On travaille avec les PMI, les écoles, les associations. On informe les familles avant qu'il ne soit trop tard ». Elle se bat contre la banalisation de la pratique et l'absence de moyens. « Il n'y a pas de budget dédié, peu de formation pour les soignants, et beaucoup de peur d'aborder le sujet ».
Déborah Luciani plaide pour une politique de santé publique claire, à la hauteur des enjeux. « On fait des campagnes massives pour Octobre Rose, pour le tabac ou le diabète, pourquoi pas pour l'excision ? »
Ces femmes, militantes, avocates, médecins, soignantes, ont un point commun : elles refusent que la peur dicte la parole. Et leur combat, loin d'être marginal, devient peu à peu collectif. « On avance », souffle Anita Traoré. « Chaque femme qui ose dire « je suis concernée » fait reculer le silence ».
Excision en Afrique, progrès fragiles
En 2025, l'excision recule dans plusieurs pays africains mais demeure une pratique de masse, avec plus de 200 millions de filles et de femmes concernées. Les taux restent particulièrement élevés en Afrique de l'Ouest et dans la Corne de l'Afrique, où certains pays comme la Guinée, la Somalie et le Mali dépassent encore 80 % de femmes excisées parmi les 15–49 ans.
Lina BACCHIERI
